Avant j’avais des principes, maintenant j’ai des enfants


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L’amour en plus

Par  • Le 1 décembre 2008 à 8:33 • Catégorie : Bibliothèque, Réfléchir

N’allez pas croire que je ne lis que des magazines (y compris people). Sur les conseils d’un des rares commentateurs masculins de ce blog (le copain de la poule sage-femme ou CDLPSF pour les intimes), j’ai lu L’amour en plus, d’Elisabeth Badinter. Épouse du plus grand garde des sceaux connu par la France -avec qui elle a eu trois enfants-, elle est philosophe et féministe. Elle a récemment fait couler beaucoup d’encre (virtuelle) suite à des propos tenus dans le magazine Elle, puis dans le fameux article de Marianne, où elle interprète comme un retour en arrière la tendance croissante des femmes à s’investir plus dans la maternité (allaitement prolongé, congé parental, refus de la pilule…). Nous y reviendrons plus tard (probablement demain) et cela ne nous empêche pas de nous intéresser au travail historique réalisé par la philosophe dans L’amour en plus.

L’auteur y brosse l’évolution de l’amour maternel en France, ou plus exactement de la façon dont les femmes se sont occupées de leurs enfants du XVIIème au XXème siècle (le livre date de 1980). Ce travail historique lui permet finalement d’argumenter la thèse selon laquelle l’instinct maternel est une invention de la société patriarcale et misogyne pour enfermer les femmes au foyer, enfouies sous les couches sales. Autant vous prévenir tout de suite, ce livre est assez déprimant : la condition des femmes et des enfants jusqu’à la fin du XXème siècle n’est pas très reluisante.

La description des pratiques de mise en nourrice fait froid dans le dos. Le nouveau-né de quelques jours était envoyé à la campagne rejoindre la première nourrice qu’on trouvait (et apparemment on mettait plus d’application à choisir son palefrenier ou sa cuisinière), puis on ne voulait plus en entendre parler jusqu’au sevrage. La nourrice elle abandonnait ou délaissait souvent son propre nouveau-né pour privilégier les soins de son petit pensionnaire. Ce dernier, lorsqu’il repartait sans transition vers sa famille « de sang » qu’il n’avait jamais connue, se voyait alors rapidement renvoyé en pension. Ces pratiques n’étaient pas l’apanage des riches indolentes mais étaient également répandues dans les classes populaires où les femmes ne pouvaient pas travailler avec leurs enfants. En plus, à l’époque, l’enfant était considéré au mieux comme quantité négligeable et méprisable, au pire comme le porteur du pêché originel, un être vicieux à réformer d’urgence (d’après saint (??) Augustin : « Si on lui laissait faire ce qui lui plaît, il n’est pas de crime où on ne le verrait se précipiter. » Finalement Naouri est assez soft non ?).

En 1762, Rousseau (vous savez, celui qui a abandonné tous ses enfants…) publie Emile, ou de l’éducation, qui marque un changement de paradigme et une évolution des moeurs : les créations de la Nature sont pures, c’est la société qui les dévoie. Comme il le dit dans l’Emile : « Posons pour maxime que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits : il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain. Il ne s’y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par où il est entré. »

On déterre alors le concept d’amour maternel, qui avait été largement nié jusque là, pour faire pendant à l’autorité paternelle. Cette dernière avait été valorisée pour produire des sujets dociles au Roi (puisque dociles à leur père, représentant du Roi dans le foyer). Cependant le désintérêt pour le devenir des enfants avait entraîné des records de mortalité infantile, et face à la catastrophe démographique le salut passera par le réinvestissement des mères dans la survie de leur progéniture. Les penseurs (toujours des hommes bien sûr) décidèrent que les femmes du XVIIIème siècle étaient des anormales qui avaient tourné le dos à la nature, au lieu de prendre exemple sur les femelles animales qui elles s’occupent bien de leurs petits (et je rejoins Elisabeth Badinter sur ce point : ce n’est pas parce qu’on est des mammifères qu’on doit nous comparer à des chattes ou à des chiennes).

L’allaitement maternel devient alors un enjeu crucial (notez qu’à l’époque il était opposé à l’allaitement par la nourrice, pas aux laits infantiles qui n’existaient pas -même si on trouvait déjà l’ancêtre du biberon qui faisait des ravages sanitaires). On promet aux mères qui le pratiquent qu’elles seront belles, aimées de leur mari, heureuses, qu’elles feront des économies et seront montrées en exemples de vertu. Qu’elles refusent et gare à elles : la rétention du lait maternel les rendra malades (voire les tuera) et Dieu les rejettera.

Évidemment tout ceci est plutôt positif pour les enfants, dont la position sociale a connu un bouleversement complet. Mais était-il pour autant nécessaire d’en charger entièrement et uniquement la mère (celle-ci étant même responsable du comportement du père : si celui-ci ne tient pas bien son rôle, c’est qu’elle-même n’assure pas bien le sien) ? La femme qui veut travailler ou même s’instruire intellectuellement est d’ailleurs très mal vue à l’époque. Ce n’est pas le fait que la mère s’occupe de ses enfants qui est choquant, mais bel et bien qu’elle n’ait pas d’autre issue. Sans compter la conception de la femme comme un être inférieur (largement illustrée par des citations à dresser les cheveux sur la tête) sous-jacente à cette morale.

Je pense qu’il est vraiment intéressant, voire crucial, d’avoir connaissance de ce (lourd) passé, qui n’est à ma connaissance pas enseigné dans les écoles. Il me semble aussi que cela permet de mieux comprendre les dernières interventions d’Elisabeth Badinter, sans pour autant adhérer à tous ses propos. Enfin le livre défend la thèse selon laquelle l’amour (ou plutôt l’instinct ?) maternel n’existe pas. A mon humble avis, ce concept d’amour maternel est en fait celui d’attachement (dont nous avons déjà parlé en ces lieux). Or nous savons maintenant que l’établissement de ce lien entre la mère et l’enfant est le fruit d’interactions complexes, tant hormonales (voir par exemple le rôle de l’ocytocine) que psychiques. Un contact quasi-permanent avec le nouveau-né juste après la naissance est notamment un facteur important : si l’enfant est séparé de sa mère à peine sorti du ventre pour être envoyé en nourrice à la campagne et qu’elle n’en entend pour ainsi dire plus parler pendant deux ou trois ans, il est certain que ça ne favorise pas vraiment l’établissement d’un vrai lien d’attachement.

En farfouillant sur le net, j’ai trouvé cet article sur le sujet (que je vous invite à lire), qui s’appuie sur les thèses développées par Sarah Blaffer Hrdy dans Les instincts maternels. Primatologue, et anthropologue, mais aussi féministe, celle-ci revisite la question en s’appuyant sur des données scientifiques plutôt qu’historiques. Autant vous le dire tout de suite, ce livre est bien placé dans ma liste « à lire », et en plus il est à la bibliothèque. Promis, je vous raconterai.

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13 Commentaires »

  1. On m’a aussi parlé du livre de Badinter sur l’instinct maternel et j’en ai conclu, comme toi, qu’elle parle sans doute de l’attachement, dont Michel Odent nous décrit les mécanismes hormonaux… et donc, oui, on comprend bien que depuis des générations et des générations, l’attachement maternel n’est que très rarement dû à la part hormonale! Il dépend donc plus de la part morale/mentale/objective/culturelle/raisonnée/… OK pour la mère (elle sait utiliser son cerveau pour savoir qu’elle est attachée à cet enfant car il est son fils/sa fille), mais pour le bébé?? (comment fait-il pour raisonner son attachement?).
    Bref, je me disais qu’il serait intéressant de le lire et voilà que tu viens de le faire! Merci, merci!! 😉

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  2. Le mérite de cette philosophe est non seulement d’avoir réussi à sortir de l’ombre de son brillant et courageux mari (http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/abolition-peine-mort/badinter.shtml) — ce qui est la moindre des choses pour une féministe 😉 –, mais surtout d’avoir écrit un ou deux vrais et bons livres scientifiques lisibles.
    On est loin de l’analyse par appel à l’intuition qui peut faire le succès d’autres courant féministes (purement militants), ou de courants neo-antiféministes du type Mars-Vénus&co (qui se contentent, comme seule démarche argumentaire, de glorifier l’imaginaire collectif et les images d’Épinal).
    Par une analyse avant tout historique, Élisabeth nous montre ici au contraire que ce que nous pensons être des invariants de l’humanité ne le sont pas au regard de l’histoire ou de l’etnologie.
    Cette appel au recul historique ou ethnique est le premier apport de son livre. Il me semble que son absence devrait suffire à disqualifier toute autre thèse qui s’en dispenserait (ce qui ne valide pas forcément pour autant toute thèse qui y fait appel).

    Ensuite, le combat d’Élisabeth Badinter, c’est celui de la liberté individuelle affranchie des carcans sociaux qui n’ont justement pas d’autres fondements que les mythes ou religions.
    Alors, ça lui arrive certes de commettre, au nom de cette thèse militante, des livres ou des articles expéditifs et moins étayés : nobody is perfect (quoique, Robert…).

    Profitons-en donc pour relire ce qu’elle a fait de sérieux, et merci à la Poule Pondeuse pour cette synthèse claire et fidèle !

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  3. @Gayanée : je crois que le bébé cherche désespérément quelqu’un à qui s’attacher (mère, nourrice ou autre) et qu’en cas d’échec c’est extrêmement délétère (voir les fameuses histoires de certains orphelinats où les enfants n’ont reçu « que » nourriture et hygiène et meurent ou deviennent fous).

    @CDLPSF : je suis soulagée que ma synthèse ne t’ait pas déçu ; d’ailleurs j’ai vraiment apprécié ce livre, même sans adhérer totalement à sa thèse. A mon avis, ce n’est pas que l’amour/instinct maternel n’existe pas, c’est qu’il ne se déclenche pas à tous les coups. Mais il est clair que le carcan social peut justement avoir une grande influence sur ce déclenchement. Sinon Robert… un grand homme, un TRES grand homme (je viens de lire The innocent man de John Grisham, qui est l’histoire vraie d’un innocent ayant échappé de peu à l’exécution -en l’occurrence lui : http://en.wikipedia.org/wiki/Ron_Williamson ; j’espère qu’il provoquera des réflexions aux US)

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  4. je ne l’ ai pas lu le livre et je te remercie de l’ article qui me permet d’ en avoir une meilleur connaissance !!!

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  5. Mon commentaire va répéter celui de mamzelle yaya : merci pour cette synthèse très intéressante –je vais voir si ma bibli ne l’a pas– !
    Vivement celle des « instincts maternels » !

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  6. Merci à vous deux ! C’est toujours agréable d’avoir l’impression que ces billets servent vaguement à quelque chose 😉

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  7. J’ai commence a lire le livre de Sarah Blaffer Hrdy suite a votre recommendation. Il est aussi dans ma bibliotheque 🙂 C’est un livre passionnant, je le recommande. Je n’ai pas lu le livre de Badinter, mais je pense que celui-ci est un bon complement. C’est un livre scientifique, tres documente sur la vie des animaux et avec des informations tres interessantes sur l’evolution qui expliquent notre comportement.

    Je voudrais aussi vous remercier et vous feliciter pour votre blog. Je n’ai pas encore d’enfants, mais (ou donc?) je me pose beaucoup de questions sur la maternite, et votre blog m’est tres utile.

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  8. Je suis aussi en train de lire le livre de S. Blaffer Hrdy, et je le trouve aussi passionnant. Je ferai un compte-rendu dès que je l’aurai fini (c’est un sacré pavé), à mon avis un must à lire. Et merci pour vos félicitations, je suis toujours ravie de voir que tout ça peut servir à quelqu’un.

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  9. […] vais quant à moi me pencher sur « L’amour en plus », publié en 1981 (billet de La Poule ici). J’ai conscience que mon compte-rendu est un peu fouilli et les thèmes abordés nombreux […]

  10. merci pour ce compte rendu, moi aussi je vais essayer de me procurer cet ouvrage avant de lire Le conflit et me faire ainsi mon avis 😉

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  11. C’est terrible, je me retrouve encore à commenter un vieil article. Mais ayant lu moi-même ce livre avec beaucoup d’intérêt, je voulais rectifier un point du résumé qui en est fait (qui par ailleurs est fort bon). Comme c’est un point critique, je ne peux m’en empêcher.

    « Enfin le livre défend la thèse selon laquelle l’amour (ou plutôt l’instinct ?) maternel n’existe pas. »

    Ma lecture n’est pas toute récente et j’ai en plus les hormones et la fatigue de la grossesse qui me donne l’impression qu’une méduse lobotomisée a pris la place de mon cerveau, mais il me semble qu’il y a là un léger contre-sens par rapport à la thèse qu’Élisabeth Badinter défend dans son livre. Ce qu’elle dit, c’est que l’instinct maternel n’existe pas (ça, c’est clair, elle le martèle à l’envie). Pour ce qui est de l’amour maternel qu’on y associe, c’est justement là qu’est toute la subtilité : l’amour *automatique* (au sens d’obligation biologique) n’existe pas. C’est tout le sens du titre du livre : « L’amour *en plus* ». (Les astérisques sont là pour jouer le rôle d’italique.)

    Et je la rejoins tout à fait quand elle dit dans sa conclusion (là encore, c’est de mémoire), qu’au final il est bien plus beau qu’une mère aime son enfant parce qu’elle en fait la connaissance plutôt que parce que ses gènes ne lui laissent pas le choix. Et ça a le mérite d’éviter une culpabilité totalement inutile quand on se retrouve face à son bébé pour la première fois et qu’il n’y a pas l’apparition subite de petites fleurs, chœur d’oiseaux et élan d’amour irrépressible à la seconde près.

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    La poule pondeuseNo Gravatar a répondu :

    @Berzingh, au contraire, moi je suis ravie que les vieux articles vivent encore, pour la plupart ils sont loin d’être périmés ! L’inconvénient c’est que ça fait un bail que je l’ai lu alors je ne me souviens plus très bien de tout ce qu’il y a dans le bouquin 😳
    Je reste en désaccord avec Badinter sur ce point : pour elle le fait que la biologie ne fasse pas tout veut dire qu’elle n’existe pas ou est négligeable. Personnellement je pense qu’il est intéressant de comprendre les processus hormonaux à l’oeuvre plutôt que de les balayer sous le tapis, ce qui les déclenche ou pas, à la fois pour promouvoir des pratiques (notamment en maternité) qui en soient plus respectueuses. En effet on sait que ces hormones ont un rôle aussi bien physiologique que psychique : par ex l’ocytocine, dite « hormone de l’amour », qui facilite l’attachement, protège aussi le cerveau du nouveau-né du manque d’oxygène pendant l’accouchement. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas aimer sans ocytocine ou qu’on est forcé d’aimer si la quantité en est suffisante, mais que cela peut nous influencer à notre insu. Et ce qui ne veut pas dire qu’on est folle/anormale/sans coeur si on n’a pas la réaction Disney à la vue du bébé.

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    BerzinghNo Gravatar a répondu :

    @La poule pondeuse, sûr que Badinter écarte peut-être un peu trop vite toute notion de biologie, même si le principe de base sur lequel elle s’appuie (les différences sont telles entre les cultures que la partie physiologique n’est pas prépondérante) n’est pas absurde. Moi qui en ce moment me mets à pleurer en lisant les bouquins de mon fils en bas âge (« oh, c’est terrible, Bidounou a perdu son nounours »), je dois bien reconnaître que les hormones de la grossesse modifient quelque peu mon comportement (en tout cas mon acceptation de la perte des nounours par Bidounou, drame moderne s’il en est).

    Ça me semble être aussi de sa part (je ne suis pas une spécialiste, hein) une posture philosophique, d’une part, et une façon de faire contre-poids, d’autre part, aux tenants du tout naturel/tout biologique qui gagnaient méchamment en force à l’époque où elle a écrit ce livre, avec culpabilisation des mères à la clef.

    En attendant, j’ai réservé à ma bibliothèque « Instincts maternels » de Hrdy : si mes neurones veulent bien faire un minimum leur boulot, ça m’a l’air d’être une lecture très intéressante qui complétera avec bonheur « L’amour en plus » pour ma réflexion personnelle. Merci donc pour cette piste de lecture (et pour la qualité de ton blog en général, je me régale ;).

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